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8.7.14

Madame Bovary - Gustave Flaubert

"Nous étions à l'étude, quand le Proviseur entra, suivi d'un nouveau habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait un grand pupitre."
J'ai lu Madame Bovary parce que John Irving considère ce roman comme le meilleur jamais écrit. En général je suis confiant en attaquant un classique, je ne pense pas qu'on entre dans l'histoire par hasard. Flaubert a encore confirmé cette idée : Madame Bovary est un chef d'oeuvre, c'est une évidence. Ici on parle d'amour, avec une force, une ampleur impressionnante.

Emma Bovary. On commence par la détester, et on finit par avoir pitié d'elle. Son côté pimbêche insatisfaite est totalement insupportable, mais à la longue, on finit par la comprendre. Et par avoir peur de lui ressembler.
"Elle n'était pas heureuse, ne l'avait jamais été. D'où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s'appuyait? Mais, s'il y avait quelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à la fois d'exaltation et de raffinements, un cœur de poète sous une forme d'ange, lyre au cordes d'airain, sonnant vers le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait elle pas ?" p421
C'est donc l'histoire d'Emma Bovary, insatisfaite chronique, éternelle adolescente, de ses histoires d'amour foireuses et de son malheur que quelque part elle mérite bien.
"L'amour, croyait elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations, ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l'abime le cœur entier." p187 
Elle voit trop grand, elle veux trop. Et malgré toutes les merdes qui peuvent lui arriver, elle y croit toujours. Pour moi, Emma représente quelque chose d'important dans l'esprit français. Nous valons mieux que ce qui nous arrive, aucun doute là dessus.
"Tout bourgeois, dans l'échauffement de sa jeunesse, ne fut-ce qu'un jour, une minute, s'est cru capable d'immenses passions, de hautes entreprises. Le plus médiocre libertin a rêvé des sultanes; chaque notaire porte en lui les débris d'un poète." p428
Ce personnage est tellement caractéristique qu'une expression est née : le Bovarisme. Je ne peux m’empêcher de me sentir concerné, moi aussi j'ai beaucoup lu et je cherche toujours à avoir plus que ce que j'ai.

Il ne faut pas lire ce roman trop jeune. Je pense qu'il faut un minimum de vécu pour en profiter pleinement. Par exemple, Madame Bovary contient la lettre de rupture la plus lâche et la plus banale possible. A 30 ans, cela rappelle forcément un souvenir un peu sale, bourreau ou victime on a forcément vécu ce genre de moment. A 15 ans, ça ne m'aurait rien évoqué, je n'aurais même pas remarqué ce passage.
"Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes ; car j'ai voulu m'enfuir au plus vite afin d'éviter la tentation de vous revoir. Pas de faiblesse ! Je reviendrai ; et peut-être que, plus tard, nous causerons ensemble très froidement de nos anciennes amours. Adieu !" p316
Si vous ne l'avez pas lu, petit avertissement : le premier tiers est clairement ennuyeux. Beaucoup de lecteurs ont dû s'arrêter là. Plus tard, il devient évident que le début de la vie d'Emma, chiant à mourir, est le contexte indispensable pour la suite. C'est chiant, mais c'est volontaire.
"La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d'émotion, de rire ou de rêverie." p106
J'ai été marqué par Madame Bovary. Le piège d'une vie rêvée. J'ai aimé le lire, j'ai dévoré la deuxième moitié, et mes réflexions personnelles ont profité de ce moment. Je le relirai un jour, et je pourrais mesurer le chemin parcouru.
"Elle était l'amoureuse de tous les romans, l’héroïne de tous les drames,  le vague elle de tous les volumes de vers." p397
Madame Bovary, Gustave Flaubert, 1857

26.12.12

Citoyens clandestins - DOA

"Dans son oreille droite, il y avait la vie."
Du bon, du lourd. Pas un chef d’œuvre, mais un thriller vraiment prenant avec des scènes d'action bien maitrisées.

L'intrigue de Citoyens clandestins se situe entre plusieurs milieux : terrorisme islamique, espionnage, presse. Beaucoup de personnages, beaucoup d'interactions. C'est parfois complexe, à tel point que l'auteur a ajouté une liste des principaux personnages à la fin du livre. Indispensable cette liste de 27 noms, j'ai essayé de m'en passer mais je n'ai pas tenu longtemps.
"L'une des têtes était légèrement en retrait. La première balle la fit s'affaisser d'un seul coup. Lynx entendit à peine le claquement métallique de la culasse du Vintorez et, un court instant, imagina le parcours destructeur de l'ogive, molle, alors qu'elle se déformait dans la boîte crânienne de sa cible." p40
Mais cette complexité de la trame est compensée par un réel talent pour l'écriture des scènes d'action. La tension est très bien gérée tout au long du roman, et vous fait rapidement perdre la notion du temps.

Les mots clés terrorisme/espionnage/presse le présageaient : on est ici dans le complot à grande échelle, avec des menaces, des mensonges, des filatures, des couvertures, une enquête. Les personnages les moins crédibles sont les journalistes, qui ne font pas grand chose d'autre que se faire manipuler par les espions.
"Le journaliste ressortit après une demi-heure. Un taxi était là depuis quelques secondes et il s'engouffra dedans. Inutile d'essayer de le suivre. Karim pensa : petit coup rapide, confrères et amants. Toujours pas de lumière au niveau du balcon. Il décida néanmoins d'attendre que quelqu'un arrive pour se glisser à sa suite dans le hall. Il devait essayer de trouver le nom de l'occupante de l'appartement du quatrième. Il était encore tôt, il avait ses chances. " p396
Malgré ses défauts, ce roman est une réussite. J'ai dévoré les 730 pages en quelques jours, et j'ai connu quelques bonnes poussées d'adrénalines. De l'action, pure et intense. 

Citoyens clandestins, DOA, Folio Policier, 2007

29.7.12

Chroniques de l'oiseau à ressort - Haruki Murakami


"J'étais debout dans la cuisine, en train de me faire cuire des spaghettis, et je sifflotais en même temps que la radio le prélude de La Pie voleuse de Rossini, musique on ne peut plus appropriée à la cuisson des pâtes, lorsque cette femme me téléphona."

Ce livre m'a été recommandé par mon osthéopathe. Nous partageons une passion pour Murakami, je lui ai demandé conseil. Il m'a dit que celui-là était particulièrement indiqué dans mon cas, alors que je sortais d'une sévère crise de nerfs. "Je n'ai qu'une phrase à vous dire : Un homme seul au fond d'un puit." Je suis sorti de son cabinet, j'ai été l'acheter. Mon osthéo a bon goût.

Chroniques de l'oiseau à ressort est un chef d’œuvre, fort et délicat, fantastique et ancré dans le monde réel, descriptif et poétique. Du très bon Murakami, parmi les meilleurs selon les connaisseurs.

"La grandeur de ce spectacle dépassait largement les limites de la conscience d'un être humain ordinaire tel que moi, et tandis que je le contemplais, il me semblais que ma propre conscience se dissolvait peu à peu." p193

Le héros, un quadra japonais comme un autre (du moins au début) est au chômage, un peu seul, un peu paumé. Dix pages après le début, je m'identifiais déjà. Dix pages plus loin, sa femme le quitte, sans explication, sans lui dire. Un soir, elle ne revient pas. La vie du héros bascule.

"Peut-être que je vais perdre. Ou me perdre. Ou que je n'arriverai finalement nulle part. Peut-être que tout est tellement détérioré que je ne pourrai rien réparer, malgré mes efforts acharnés. Peut-être suis-je seulement en train de fouiller inutilement les cendres d'une maison en ruine, et que je suis le seul à ne pas m'en rendre compte. Peut-être que personne ne parierait sur moi. "ça m'est égal", dis-je d'une voix basse, mais ferme, à quelqu'un qui était là. "Voilà tout ce que je peux dire : au moins, j'ai quelque chose à attendre, quelque chose à chercher." p475

Tout ce que j'aime chez cet auteur se retrouve ici. Le plaisir d'enchaîner des moments simples :

"Une fois à la maison, je commençai comme d'habitude par allumer la radio et m'attabler dans la cuisine devant une bière. J'avais envie de parler à quelqu'un. Parler de n'importe quoi, du climat, des politiciens véreux, mais me livrer à cette activité humaine dénommée "parler"." p522

...avec des excursions en profondeur.

"Ce n'est pas de l'ordre du mieux ou du moins bien. Si rien ne vient contrecarrer le courant, ce doit s'élever s'élève, ce qui doit descendre descend. Quand on est en courant ascendant, le mieux est de trouver la plus haute tour et de grimper au sommet, et quand on se dirige vers le bas, il vaux mieux descendre tout au fond du puits le plus profond. Quand il n'y a pas de courant, il vaut mieux ne rien faire du tout. Mais si l'on va à contre-courant, tout se dessèche et le monde devient ténèbres. " p70

C'est une histoire de dépression, même si le mot n'est jamais utilisé. Mais sans aucun pathos, sans larmes. La disparition de l'espoir, puis son retour.

Ce roman contient l'ultime explosion : la scène du puit. Je ne la décrirai pas ici, je vous souhaite le même plaisir que celui que j'ai ressentit.

J'ai relu cette scène plusieurs fois. Je rêve qu'un jour quelqu'un me demande de lui raconter une histoire. Je pourrai alors m'enflammer, me lancer dans ce récit épique que m'avais recommandé mon ostéopathe. L'histoire d'un homme seul au fond d'un puit.

Chroniques de l'oiseau à ressort, Haruki Murakami, 1994

27.5.12

La moustache - Emmanuel Carrère

"Que dirais-tu si je me rasais la moustache?"

Un bon roman français. Emmanuel Carrère utilise un détail capillaire pour construire un récit sur la folie, sur la déconnexion du réel. Le résultat est étonnant, beau, fort.

Le pitch est très efficace. Le héros décide un jour de se raser la moustache qu'il porte depuis plus de dix ans. Il pensait surprendre ses proches, mais c'est raté. Aucun doute pour tous ses amis et pour sa femme : il n'a jamais eut de moustache.

Ont-ils comploté pour se moquer de lui ? Sa femme est-elle folle ? Finalement, et si c'était lui ?

"Tu crois que je deviens folle, c'est ça ? murmura-t-elle.
- Je crois, dit-il en s'accroupissant à sa hauteur, que quelque chose ne va pas et qu'on va trouver quoi.
- Mais tu penses que c'est moi? Dis-le." p83

Je ne peux pas vraiment en dire plus sans vous gâcher le plaisir. Pour un maximum d'efficacité, à lire en voyageant.

La moustache, Emmanuel Carrère, 1985

16.10.11

The Game - Neil Strauss

"Un vrai champ de bataille, cette maison."

Je m'apprête à m'enflammer. Lire The Game a été un vrai plaisir, je vais tout faire pour vous transmettre cet enthousiasme. Je connaissais l'existence de ce livre depuis des années, mais ce qu'on m'en avais dit ne m'avais absolument pas donné envie de le lire. Je croyais que c'était un manuel pour apprendre à draguer. J'ai découvert que The Game est surtout un bon roman. L'auteur jure que tout les faits sont réels. Tant mieux pour lui.

Neil Strauss, auteur et personnage principal. Monsieur est écrivain, journaliste pour Rolling Stones et le New York Times, rubrique culture. Neil Strauss gère sa vie professionnelle, mais Neil Strauss est coincé. Il n'a jamais été à l'aise avec les femmes. Il est l'archétype de ce qui est appelé dans son livre un PMF : un pauvre mec frustré.

Il va donc intégrer une communauté de dragueurs, qui comparent leurs techniques sur des forums, cherchent à les perfectionner dans un état d'esprit scientifique. Il va rencontrer Mystery, ancien magicien reconverti gourou de la séduction. Un malade mental. Progressivement, Neil Strauss va devenir le meilleur d'entre eux, sous le pseudo de Style. Attention, l'overdose de testostérone est possible à tout moment.

"Je ne mentais pas; je flirtais." p137

Ce groupe définit des techniques, des phrases et des thèmes de conversation prêts à l'emploi qui leur permettent d'oublier leurs complexes. De la manipulation, directement inspirée par la PNL. En situation, cela peut donner ça :

"J'ai glissé un bras sous elle et ai ramené sa tête sur mon épaule. D'abord, je lui ai dit que toutes mes relations passionnées avaient commencé de façon passionnée. Je tenais cette réplique de Mystery, mais j'étais sincère. Ensuite, je lui ai expliqué qu'elle n'aurait peut-être pas dû, mais qu'elle en avait l'envie et le besoin. Cette réplique-là, je la tenais de Ross Jeffries, mais j'étais sincère. Puis, je lui ai dit que j'étais plus mûr que la plupart des hommes qu'elle avait connus, et qu'elle ne devait pas me juger d'après ses expériences passées. Celle-là, je la tenais de David X, Mais j'étais sincère. Enfin, j'ai annoncé que ne jamais la revoir me rendrait triste. Et ça, c'était de moi." p221

Si ce bouquin m'a autant plu, ce n'est pas pour les quelques techniques de drague disséminées dans le récit. C'est surtout la lucidité de l'auteur qui différencie The Game de la plupart des textes type "devenez un homme en suivant mes conseils". Il reconnaît l'aspect artificiel de toute la démarche. Il va même jusqu'à assumer des risques plus importants.

"Effet secondaire de la drague : diminution de l'estime portée au sexe opposé. Le dragueur assiste à trop de trahisons, de mensonges et d'infidélités. Il finit par apprendre qu'une femme mariée depuis trois ans ou plus se laisse plus facilement tenter qu'une célibataire. Il découvre qu'une femme casée couchera dès le premier soir mais ne rappellera pas par la suite. Il se rend compte que les femmes sont aussi nazes que les hommes - mais qu'elles le dissimulent mieux." p414

Misogynes, superficiels, manipulateurs, narcissiques. Voilà les héros de The Game. Au cours du récit, on assiste à la naissance d'un business. Ils commencent à vivre de leur art, en faisant payer pour des formations, des séminaires. Les hommes frustrés et friqués, ça ne manque pas. Mystery, Style et plusieurs autres V2D (virtuoses de la drague) s'installent ensemble dans une maison à Los Angeles, qu'ils baptisent Projet Hollywood. Très progressivement, les relations entre la dizaines de personnages deviennent malsaines. Entre mecs, difficile d'échapper à la compétition.

"Je suis le plus grand dragueur du monde, a-t-il marmonné. Pourquoi j'ai pas de copine?" p223

L'évolution de Mystery représente le malaise de toute la communauté. Totalement inadapté à la vie de couple, il est à la fois jaloux et infidèle. Ajoutez à cela des goûts de luxe (il cherche à vivre avec deux canons slaves et bisexuelles), un narcissisme clinique et une forte instabilité émotionnelle. Un monument. Un dragueur sûr de lui, mais totalement pathétique. C'est dans les pires moments que la lucidité de Style est la plus plaisante.

"Certains concepts - la sincérité, l'authenticité, la confiance et le lien humain - comptent beaucoup pour les femmes. Or les techniques qu'emploie un virtuose de la drague violent tous les principes nécessaires pour faire durer une relation." p294

Ou encore :

"Je ne jouais plus pour rencontrer des femmes : je jouais pour commander des hommes. Deux des V2D croates qui m'accompagnaient s'étaient même rasé la tête sur mon modèle."p259

J'ai vraiment vécu The Game comme un bon roman. La trame est classique, l'histoire initiatique d'un mec coincé, suivi par une longue déchéance. Les personnages (qui sont tous réels, exemple : Mystery) sont finalement très attachants. L'auteur maîtrise son sujet, et s'amuse visiblement à écrire. Beaucoup de références à Fight Club, la communauté s'en inspire directement en créant des antennes locales (après Projet Hollywood, Projet Austin, Projet Atlanta...).

Je sais très bien pourquoi j'ai été autant marqué par The Game. Je suis un ancien PMF qui se soigne. Certains jours, je réalise que j'en suis encore un.

"Je suis monté dans ma chambre, ai pris une douche puis feuilleté un exemplaire de Perceval, la légende médiévale, que j'avais acheté peu de temps auparavant. Souvent, les gens lisent pour se chercher eux-mêmes et finissent par trouver un auteur qui est de leur avis." p484

Hum. J'ai lu ce livre exactement au bon moment, quand j'ai commencé à saturer de la drague. Passé le premier tiers du bouquin, Neil Strauss est exactement de mon avis. Mais il l'exprime mieux.

J'ai vu des critiques de ce livre sur des forums de "pros de la drague". Ils n'apprécient pas vraiment. Pas assez de techniques fatales, trop de remise en question. J'ai déjà conseillé The Game à deux femmes qui cherchaient à mieux comprendre les mecs coincés. Je le conseille à n'importe qui, pour le plaisir de lecture. Mais que ce soit clair : ce roman ne contient pas de formule magique. Même les meilleurs échouent de temps en temps.

"Pas question que je t'embrasse !
Ces mots m'ébouillantèrent comme du café brûlant. Aucune fille ne me résistait plus d'une demi-heure. C'était quoi son problème?" p432

The Game, Neil Strauss, 2005, J'ai lu

9.8.11

Et Nietzsche a pleuré - Irvin Yalom

"Les cloches de San Salvatore arrachèrent Joseph Breuer à sa rêverie."

Vraiment bon. Habile mélange de roman, d'Histoire et de vulgarisation philosophique. Agréable et intéressant.

Pour mon deuxième Irvin Yalom, je partais confiant. Je ne suis pas déçu au final, même si l'intrigue et la narration restent inférieures à celles de La méthode Shopenhauer.

Ce roman décrit une relation imaginaire entre deux personnages historiques réels : Friedrich Nietzsche et Joseph Breuer. Un philosophe de génie et un médecin génial, précurseur de la psychanalyse. Freud passe aussi de temps en temps, en tant que fils spirituel de Breuer.

Le but de la présence de Freud, c'est d'observer la naissance des grands principes de la psychanalyse. L'ouvrage (réel) publié par Freud et Breuer en 1895, Etudes sur l'hystérie, posera les bases de la thérapie par la parole. Le roman se déroule en 1882, les idées sont déjà dans leurs esprits.

Cette phase historique est intéressante, même si parfois cela tombe presque dans le scolaire.

"La méthode transversale est une observation unique, à un moment donné. Dans ce cas précis, c'est constater que les patients plus âgés ont moins de migraines que les plus jeunes." p139

Le vrai héros ici, c'est Nietzsche. Il entre en scène dès le début, mais il ne prend toute sa place qu'au milieu de l'intrigue. Breuer essaye de soigner "le désespoir" de Nietzsche, et fini par lui proposer un pacte. Les deux hommes vont expérimenter une thérapie réciproque par la parole, une psychanalyse croisée.

"Comprenez-moi bien: je n'ai aucun rêve d'immortalité. La vie que je souhaite fuir, c'est celle de la bourgeoisie médicale viennoise en 1882. D'autres, j'en ai bien conscience, me l'envient; moi je la déteste, je déteste sa monotonie, sa prévisibilité, à tel point que je vois souvent cette vie comme une condamnation à mort. Vous comprenez ce que je veux dire, Friedrich?" p359

Les deux personnages sont fascinants, très patiemment décris et intégrés. Le coincé Breuer et le fou visionnaire Nietzsche. Quelques instant d'émotion, c'est aussi la naissance d'une amitié.

Enfin, au cours de cette histoire, Nietzsche élabore ses théories, qui aboutiront à la publication d'Ainsi parlait Zarathoustra, en 1885.

"L'éternel retour signifie que vous devez décider d'accomplir pour l'éternité chacun de vos actes. Et il en va de même pour chaque acte qui n'est pas commis, chaque pensée mort-née, chaque choix contourné. Toute vie non vécue restera en vous, en gestation, pour l'éternité, et la voix non entendue de votre conscience ne cessera de monter à vos oreilles." p403

Je ne suis pas documenté pour formuler un jugement sur la fidélité historique, ou philosophique de ce roman. J'ai aimé le style clair d'Irvin Yalom, qui a rendu intelligible tout ce contenu.

Cette somme de connaissance, je l'ai lu très vite. C'est aussi un plutôt bon roman, avoir réussit à garder une cohérence malgré la multitude des thèmes est proche de l'exploit.


Et Nietzsche a pleuré, Irvin Yalom, Livre de poche, 1992

23.7.11

Les hommes molécules - Fred Hoyle et Geoffrey Hoyle

"J'attendais avec impatience que les bagages consentissent à émerger d'une sorte de four crématoire à l'envers."

J'ai lu ce roman par ennui, ne faites pas la même erreur. Ce texte regroupe tout les pires clichés de la science-fiction, avec en premier lieu de la vulgarisation scientifique comme prétexte à l'intrigue.
"Eh bien, chaque créature vivante, tout en étant une sorte de structure opérationnelle, comporte également des plans pour se reconstruire. C'est ce que les biologiste appellent le capital génétique." p41
Pour faire court : un extraterrestre débarque sur Terre, et il a le pouvoir de manipuler le code génétique, de prendre la forme qu'il veux. Voilà. Et il prend le contrôle du monde. C'est fou.

Intrigue ultra-banale, écriture fade, traduction approximative, pensées profondes de l'auteur vraiment bidons.

La meilleure chose dans ce roman, c'est sa couverture : argentée avec des points noirs, très stylisée. Je dois au moins reconnaître ça : c'est pour sa couverture que j'ai pris ce livre dans la bibliothèque.

Les hommes molécules, Fred Hoyle et Geoffrey Hoyle, 1973, Albin Michel

21.7.11

Au pays de Dieu - Douglas Kennedy

"Sheila vendait des assurances-vies à Manhattan et elle aimait aussi "parler en langues"."

Je n'avais pas lu de récit de voyages depuis très longtemps, celui-là est un vrai plaisir. Je ne connaissais pas Douglas Kennedy, une bonne surprise.

Il a exploré le Sud des États-Unis, baptisé "Bible Belt". Dans cette zone profondément chrétienne, il a cherché à comprendre ce qui pouvait pousser les Américains à revenir vers la spiritualité. Pour un athée comme lui (et comme moi), c'était la certitude de plonger dans une ambiance surréaliste.

"Dans les studios de Radio Rédemption, Wally venait de prendre l'antenne. Il dit bonjour à Sarasota en ces termes : "Quelle belle journée, les amis? Pleine de soleil, magnifique! Alors, si vous preniez une minute pour remercier Dieu? Et n'oubliez pas hein? Méritez Sa bienveillance et Il vous bénira !" p110

Kennedy était journaliste au moment de ce road trip, on peut sentir que son parcours est très organisé. Il essaye de faire le tour de la question. Il rencontre des évangélistes de toutes les confessions, un intellectuel qui prône l'instauration d'une théocratie en Amérique, d'anciens membres de sectes. Le final se déroule dans le couloir de la mort d'une prison en Alabama, accompagné d'un prêtre ex-taulard. Grand moment.

Parmi les illuminés de toute sorte, Douglas Kennedy ne se permet pas de les juger. Encore un aspect journalistique de son travail, mais cet aspect rend vraiment le bouquin intéressant. Juste un voyage chez les fous, en position d'observateur.

Ce bouquin ne contient pas de réflexion lumineuse, pas d'analyse fondamentalement nouvelle. Mais Douglas Kennedy est très agréable à lire. Son voyage est un roman, un bon.

"J'ai donc continué à naviguer entre le Bourbon et la bière pendant qu'Al se lançait dans un numéro très au point de "Trinque avec moi l'ami, et écoute la triste histoire de ma vie"." p127

Au pays de Dieu, Douglas Kennedy, 1989, Pocket

16.7.11

L'insoutenable légèreté de l'être - Milan Kundera [2e lecture]

"L'éternel retour est une idée mystérieuse et, avec elle, Nietzsche a mis bien des philosophes dans l'embarras : penser qu'un jour tout se répètera comme nous l'avons déjà vécu et que même cette répétition se répètera encore indéfiniment ! Que veut dire ce mythe loufoque?"

Un très bon roman, où l'on trouve de l'amour, du sexe, des considérations historiques et philosophiques, un chien et un cochon (sur la fin).

Ce roman est une illustration. Kundera y développe ses réflexions sur la gravité et la légèreté de l'existence à travers les vies de quatre personnages. La plus grande partie de l'intrigue se déroule en république tchèque, alors envahie par l'armée rouge.

Tomas et Tereza s'aiment, mais ce sera un problème pour eux toute leur vie. Tomas est incurablement infidèle, Tereza ne le supportera jamais. Il n'aime qu'elle, mais ne peux s’empêcher de multiplier les aventures. Ce qui provoque chez elle des rêves morbides, une angoisse lourde et permanente.

"Elle éprouvait un insurmontable désir de tomber. Elle vivait dans un continuel vertige. Celui qui tombe dis "relève-moi!" Patiemment, Tomas la relevait." p81

Sabina est une des maîtresses de Tomas. Artiste peintre, sa vie n'est qu'une longue série de fuites. Elle a fuit son village pour peindre, a fuit son pays, ses parents, ses amis. Kundera développe avec elle un personnage fasciné par la trahison.
"Sabina entait le vide autour d'elle. Et si ce vide était le but de toute ses trahisons?" p156

Franz est un des amants de Sabina, jusqu'à ce qu'elle parte pour la France, l'abandonnant comme tous les autres. Franz est idéaliste, et restera fidèle en esprit à sa maîtresse. Obsédé par la vérité, il est le naïf du roman. Dans le dialogue suivant, il parle à sa femme.
"Franz la regarda longuement, puis il dit: "Il n'y a pas de conférence à Rome."
Elle ne comprenait pas : "Alors, pourquoi y vas-tu?"
Il répliqua : "J'ai une maîtresse depuis neuf mois. Je ne veux pas la voir à Genève. C'est pour ça que je voyage tellement. J'ai pensé qu'il valait mieux te prévenir." " p146

Ce roman parle d'amour, mais également d'Histoire. La République Tchèque envahie par les Russes, la police secrète, l'oppression du peuple par ses dirigeants sont plus qu'une toile de fond. Un autre sujet.

Le style de Kundera est maîtrisé, l'intrigue habilement déstructurée. On ressort de cette lecture avec des sentiments mêlés, désespoir et beauté, grandeur des sentiments, bassesse des corps.

L'insoutenable légèreté de l'être, Milan Kundera, 1984, Gallimard

11.7.11

Fahrenheit 451 - Ray Bradbury [2e lecture]

"C'était un plaisir tout particulier de voir les choses rongées par les flammes, de les voir se calciner et changer."

J'ai lu ce chef d’œuvre quand j'étais adolescent, et à l'époque, il ne m'avait pas spécialement marqué. Du même auteur, j'avais préféré les Chroniques martiennes, plus d'imaginaire, moins de symbolique. En relisant Fahrenheit 451 aujourd'hui, j'ai mieux compris pourquoi ce roman est considéré comme un des meilleurs ouvrages de science-fiction jamais écrit. Je l'ai relu d'une traite hier soir. Cela faisait longtemps qu'un auteur ne m'avais pas fait sacrifier autant d'heures de sommeil.

"Est-ce vrai qu'autrefois les pompiers éteignaient le feu au lieu de l'allumer?" p17

Dans un futur indéfini, les pompiers ne sauvent plus de vies. Ils brûlent les livres, devenus illégaux. Dans la nuit, l'alerte sonne, les pompiers partent avec leur camion lance-flammes, et détruisent les dernières bibliothèques restantes. Et brûlent parfois leurs propriétaires avec, au passage.

Bradbury livre sa réflexion sur l'avenir de la connaissance, sur l'impact de la société de divertissement. Ce roman a été écrit en 1955, mais certains passages prennent tout leur sens aujourd'hui.

"Gavez les hommes de données inoffensives, incombustibles, qu'ils se sentent bourrés de "faits" à éclater, renseignés sur tout. Ensuite ils s'imagineront qu'ils pensent, ils auront le sentiment du mouvement, tout en piétinant. Et ils seront heureux, parce que les connaissances de ce genre sont immuables." p76

Le héros, Montag, est un pompier qui devient progressivement un renégat : il se met à lire des livres. Il ne sait pas vraiment pourquoi. Poussé par une curiosité primaire, il commence à lire quelques lignes, puis à voler un premier livre, puis un deuxième. Jusqu'à posséder un début de bibliothèque, ce qui transforme sa maison en brasier potentiel.

"Vis comme si tu devais mourir dans dix secondes. Regarde le monde. Il est mille fois plus extraordinaire que tous les rêves qu'on peut fabriquer en série dans les usines." p183

Ce roman va très loin, tout en restant classique dans sa forme. L'intrigue est rythmée, sur moins de 200 pages on passe de la description de cette situation à la destruction de la civilisation. Ce roman est beau, simple, efficace. A avoir lu.

28.6.11

No Smoking - Will Self

"Debout sur l'un des balcons de l'appart'hôtel Mimosa, Tom Brodzinski tira sur le bout filtre moite de sa cigarette et jura que ce serait la dernière."

J'ai mis du temps à entrer dans ce roman. Le début est un peu mou, j'ai failli abandonner. Mais l'auteur connaît son métier. Son style vraiment agréable m'a fait rester, juste assez pour m'accrocher, et pour finalement me garder jusqu'au bout.

A la moitié du roman j'étais accro; sur la fin j'ai ralenti pour mieux savourer.

Tom est américain. Il est parti en vacances avec sa famille dans un pays qui ressemble à la Birmanie : beaucoup de peuples, de langues et de coutumes différentes. Tom n'a rien compris à ce pays, et franchement il s'en fout. Jusqu'à ce qu'il arrête de fumer, un soir sur son balcon. Qu'il jette sa cigarette dans le vide. Qu'elle retombe trois étage plus bas sur le crane d'un vieux, qu'elle le brule, provoque une attaque cardiaque et l'envoie à l’hôpital.

Tom se retrouve coincé dans le pays par un système judiciaire tribal complètement loufoque. Sa famille rentre aux États-Unis, et lui doit traverser le pays pour apporter des fusils à une tribu des montagnes. Je vous passe les détails.

Je vais juste vous expliquer un des concepts du livre, celui qui m'a le plus marqué : l'astande / inquivoo.

"Je suis Astande, le redresseur de torts."p184

Régulièrement au cours de son voyage, des chamans examinent Tom pour déterminer s'il est astande, ou inquivoo. Être astande, c'est avoir l'initiative. Au contraire, être inquivoo c'est être passif, subir les évènements. Il existe différents degrés pour chaque état, et la situation change au fil des jours.

Au final, Tom ne décide de rien, et se laisse guider par les chamans, sans jamais vraiment chercher à comprendre. Kafka sous les tropiques.

Ce roman est agréable, déjanté, mais va également très loin dans l'analyse de la colonisation et de ses effets. Une bonne lecture, à condition, comme Tom, de se laisser emporter.

No Smoking, Will Self, Points, 2008

6.3.11

La fin des temps - Haruki Murakami

"L'ascenseur continuait à monter avec une extrême lenteur."

Ce roman m'a mis une telle claque que j'ai beaucoup de difficulté à écrire à son sujet. Je ne le maîtrise pas. Je me suis découvert une nouvelle idole, Murakami, que je lirai et relirai pendant des années. Mais je ne comprend pas ce qu'il m'a fait, ni comment. Je tiens à ma volonté d'écrire sur chaque livre lu. Je vais donc écrire sur La fin des temps, sans grande confiance sur le résultat.

Sentir monter une envie d'écrire, puis découvrir un génie. Un roman si beau, si profond, si structuré qu'il écrase toute mes ambitions. Le chemin qu'il me reste à parcourir est tellement gigantesque que je n'arrive pas à l'appréhender. Est-ce vraiment utile? Pourquoi vouloir écrire après tout?

"Je m'allongerai sur la pelouse et je regardais le ciel. Puis je boirai de la bière fraîche à satiété. Avant que le monde prenne fin." p472

Ces dernier temps, le sexe m'a plus occupé que l'écriture. Murakami aurait approuvé. Son héros, après avoir lutté contre son destin durant des centaines de pages, coincé entre deux organisations tentaculaires et manipulé par un scientifique fou, après avoir appris que son esprit allait se désintégrer, qu'il ne lui restait plus que quelques heures de conscience, ce héros choisit de passer une nuit tendre avec une femme qu'il a rencontré la veille, dans une bibliothèque. Et Murakami choisit de prendre le temps de décrire cette nuit.

"J'aime bien cette heure sombre avant le lever du jour, dit-elle, sûrement parce que c'est un moment propre mais inutilisable." p586

Murakami est un poète. J'ai lu ce roman beaucoup plus lentement que la plupart des autres, car presque sur chaque page j'ai lu une phrase magique qui m'a lancé dans une contemplation, de mon plafond, du paysage à travers une fenêtre de RER, du vide.

"Allongé sur le lit, je la regardais vaguement du coin de l’œil, appuyé sur un coude. Sa manière d'entourer son corps de ses vêtements, un à un, était empreinte d'un calme silencieux, soyeux comme un oiseau d'hiver, sans mouvement inutile." p160

Ne vous méprenez pas, le roman n'est pas réellement centré sur le femmes ou sur l'amour. Un appartement est détruit en 15 minutes, des créatures des ténèbres kidnappent des employés du métro, des licornes meurent au cours de l'hiver. Ce roman est très riche, mais je ne le maîtrise pas. J'aurais donc plus écrit sur moi que sur le livre. Je le relirais.

Alors, baiser ou écrire? J'ai encore beaucoup de questions à régler, mais contrairement au héros de Murakami, ma volonté reste intacte. Je vais devoir déterminer tout ce qui me freine, tout ce que je vais devoir abandonner.

Je peux aussi choisir de boire des bières au bord du canal, de fumer des joints après l'amour en caressant sa peau. Là est tout le problème : choisir.

"Je refermai le livre et, tout en m'envoyant au fond du gosier le peu de Jack Daniels qui restait, je réfléchis un moment à ce monde encerclé de murailles. Je pouvais me représenter relativement facilement la forme de ces murailles et de la porte. Des murs très hauts, et une porte immense. Et puis un silence de mort. Et moi au milieu de tout ça. Mais ma conscience était très vague, et je ne pouvais pas voir le paysage qui m'entourait. Je discernais dans tous les détails le paysage d'une ville, mais ce qui était autour de moi étais terriblement vague et brumeux. Et, de l'autre côté de ce voile opaque, quelqu'un m'appelait." p237

La fin des temps, Haruki Murakami, 1985, Point

23.1.11

La Zone du Dehors - Alain Damasio

"La caméra volante nous pistait depuis notre entrée sur l'anneau périphérique."

Hier soir, elle était grande, belle et lesbienne. Elle m'a balancé l'équivalent d'un coup de batte dans les genoux.

- Tu fais quoi à part travailler?
- Rien.
- Beaucoup d'enfants précoces finissent comme ça.

J'ai reculé de deux mètres, me suis pris la tête entre les mains et je lui ai demandé qui elle était. Elle ne m'a pas répondu.

Comment une pétasse de 20 ans peut-elle remettre ma vie en perspective? La phrase m'a choquée, elle ne cadrait pas du tout dans le contexte (alcool, amis, tour Eiffel et jongleurs de feu). 24 heures plus tard, j'ai compris qu'elle a appuyé sur un point sensible. Qu'elle cadrait parfaitement dans une période de réflexion qui a débuté avec la lecture de la Zone du Dehors d'Alain Damasio.

Ce livre est tombé au bon moment pour moi. Je ne sais pas s'il vous fera le même effet. Mais personnellement, il a amorcé un changement, que j'espère massif et profond. Je ne serai plus le même dans quelques mois, et c'est encore Alain Damasio qui m'aura donné le coup de pied au cul nécessaire.

Ce livre parle de liberté.

Ce livre vibre, pulse, exprime la liberté. Damasio fait passer physiquement son message, donne envie de courir, de crier.

Il conjugue une puissance théorique et une maîtrise du roman qui rend tout ses bouquins irrésistibles. On peut y trouver de la réflexion, de l'action, le tout dans un rythme incroyable, avec suffisamment d'énergie pour prendre le cerveau du lecteur en otage.

La Zone du Dehors. Une société futuriste, très organisée, gérée au maximum. Une démocratie dans laquelle chacun surveille son voisin. Fichage, système de caste. Dans cette horreur, finalement pas si futuriste, des rebelles cherchent à casser les schémas, à libérer de l'énergie. Leur groupe s'appelle la Volte. Le héros du roman, Capt, fait partie des leaders du mouvement. Il appelle sa copine Boule de Chat.

Comme je ne connais pas le prénom de ma rencontre d'hier, à partir de maintenant ce sera Boule de Chat. A l'image de celle du roman, elle donnait l'impression d'être libre par nature. Et hier soir, ça m'a fait mal.

La comparaison était trop douloureuse. Illustré par la Zone du Dehors : La Molte.

Dans le mouvement se lance un débat: action violente ou éducation progressive de la population? Révolution ou politique? Après une assemblée générale tendue, le mouvement se divise en deux : ceux qui assument l'action violente restent la Volte, les autres partent. Ces derniers, les politiciens, sont baptisés la Molte par ceux qui reste.

J'ai toujours fait partie de la Molte. Consensuel, sympa, souriant. Rassurant. Éviter les conflits, vivre confortablement. Tenir de grands discours sur l'intégration, mais baisser la tête en croisant une bande d'arabes qui parlent fort.

Récemment, j'ai commencé à vouloir changer. Sensation de vide. Le premier qui dit "crise de la trentaine" se prend un coup de boule.

Après avoir fini ce bouquin (en poussant un cri dans le RER à la lecture de la dernière phrase), je l'envisageai comme un médicament. Quelque jours après, je devais passer un entretien, pour travailler avec une bande d'anarchistes. J'ai pensé relire certains passages, pour me mettre dans le bon état d'esprit. Pour avoir l'air libre. Un petit shoot de Damasio comme on gobe de la MD.

Aujourd'hui je réalise à quel point je trahissais l'esprit de l'auteur. Je voulais un masque différent, plus agréable. Je vais devoir aller plus loin que ça.

Je vais écrire plus, plus fort et plus percutant. Je vais tout faire pour retrouver mon intégrité, assumer tous mes actes. Je vais apprendre à dire ta gueule plus souvent.

Et je partirais à la recherche de Boule de Chat. Mais le jour où je la retrouverais, je veux être libre. Je veux qu'elle le sente.

- Tu fais quoi à part travailler?
- J'écris.
- Petit branleur.

Pas une thérapie, un changement.


La Zone du Dehors, Alain Damasio, 1999, Editions La Volte

31.12.10

Le portrait de Dorian Gray - Oscar Wilde

"Le riche parfum des roses emplissait l'atelier, le souffle d'une brise d'été légère apportait du jardin, par la porte ouverte, tour à tour la senteur lourde des lilas, l'odeur plus délicate des aubépines en fleur."

Cette première phrase illustre le seul point faible de ce roman: il a vieilli. J'ai eut du mal au début, la description du quotidien des dandys anglais, le choix des boutons de manchettes, les considérations sur l'art...

Mais très vite arrive le personnage de Dorian Gray. Il est jeune, beau, pur. Difficile de résister à l'influence des autres personnages, très vite j'ai aimé Dorian Gray, comme eux.

"Je me tournai à demi et vit Dorian Gray pour la première fois de ma vie. Lorsque nos regards se rencontrèrent, je me sentit blêmir. Un étrange et terrible pressentiment s'empara de moi. Je savais que je me trouvais en face d'un être dont la personnalité était assez fascinante pour absorber à la fois mon esprit, mon âme, mon art même, si je ne lui résistait pas" p27

Basil Hallward, le peintre, est le plus amoureux de tous. D'où l'homosexualité qui habite certains textes, qui seront utilisés contre Oscar Wilde lors de son procès (pour homosexualité). C'est Basil qui peint le fameux portrait. Mais Dorian, qui commence à prendre conscience de sa beauté, ne supporte pas la toile.
"Je suis jaloux de toute beauté qui ne meurt pas. Je suis jaloux du portrait que vous avez peint de moi. Pourquoi garderait-il ce que je doit perdre? Chaque instant qui passe m'appauvrit pour l'enrichir. Oh! Si c'était seulement le contraire! Si le portrait pouvait changer et si je pouvais demeurer tel que je suis en ce moment!" p48-49

Exaucé. Dorian Gray ne vieillira plus. Précisément, c'est le portrait qui subira les séquelles de la vie de Dorian. Impunité. Mais l'élément qui va le faire basculer du côté obscur, c'est sa rencontre avec Sybil Vane. Elle est actrice, jeune, belle, pure. Dorian s'enflamme.

"Harry, imaginez une jeune fille de dix-sept ans à peine, un visage beau et fin comme une fleur, une tête grecque mignonne couronnée de tresses brunes, des yeux violet reflétant la passion la plus vive, des lèvres comme des pétales de rose! Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau." p78

Mais Dorian, en quête d'absolu, va tout faire foirer. Est-elle si parfaite, cette petite greluche? Te mérite t'elle?

A ce moment là, on peut encore ressentir une certaine tendresse pour Dorian, on peut encore lui pardonner. Il est si jeune.

Seulement voilà: le portrait assume toute ses dérives. L'impunité. Vous feriez quoi à sa place? Lui va s'enfoncer le plus loin possible, essayer tous les vices disponibles. Progressivement, le récit maniéré du début se transforme en thriller. La tension monte incroyablement au cours de la deuxième partie du roman. Finira t'il par payer?

Le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde, 1891, Pocket

26.10.10

Une affaire de sorciers - Georges Chesbro

"Canal 13, la chaîne de service public de New-York, venait d'organiser sa vente aux enchères annuelle afin de collecter des fonds , et mon petit malin de frère m'avait offert une douzaine de leçons de timbales avec le Premier Timbalier du New York Philharmonic; voilà ce qu'il appelait une bonne blague."

On l'appelle Mongo le magnifique. C'est un ancien acrobate de cirque, reconverti en prof de criminologie dans une université de New-York. On l'appelle aussi Docteur Frederickson. Pour le plaisir, il est détective privé, et, comme le dit subtilement le 4e de couverture, "c'est aussi un nain". Il est fascinant.

Le contexte de ce polar est au niveau de son héros: captivant. Et sombre. Médiums, sorciers, rock-stars déchues, meurtres rituels et "livres des ténèbres". Ambiance.

"J'étais parfaitement réveillé maintenant, pourtant mon pouce me faisait toujours mal. Quelque chose clochait.

Quelque chose me rongeait le pouce.

De minuscules aiguilles de feu et de glace vibraient dans ma chair et me grignotaient jusqu'à l'os. Je me redressait d'un bon dans mon lit et poussait un hurlement en apercevant la forme sombre qui battait des ailes, suspendue à mon pouce. Je sautai hors du lit et secouai violemment la main, mais la chose restait accrochée. Des ailes froides et décharnées claquaient contre mon bras. Je compris alors, avec une certitude aussi soudaine qu'effrayante, de quoi il s'agissait... et la nature du problème." p154

L'auteur a la subtilité de ne pas prendre parti concernant la sorcellerie en elle-même. Ce n'est pas de la fantasy, ni une dénonciation de la charlatanerie. Ce n'est pas la question. Une petite fille est dans le coma, un homme a été tué. Mongo le magnifique enquête.

Résultat, 330 pages qui se dévorent. Un policier/thriller/fantastique très rythmé. Pas de révolution littéraire, mais un vrai plaisir de lecture.

Une affaire de sorciers, Georges Chesbro, Rivages/Noir, 1979

13.10.10

La méthode Schopenhauer - Irvin D. Yalom

"A chaque gorgée d'air que nous rejetons, c'est la mort qui allait nous pénétrer, et que nous chassons..."

Un roman prenant, sur le thème de la psychothérapie de groupe, et une biographie de Schopenhauer. Très bien fait, intéressant et accrocheur.

L'intrigue est organisée dans un groupe de huit personnes, thérapeute compris. Tout est conversations, l'intérêt se trouve dans le côté extrêmement direct de ces échanges. Comme parler à son psy, mais à huit.

"Et j'ai été assez conne pour me laisser manipuler et me retrouver à poil sur la canapé de son bureau. J'étais une petite vierge de dix-huit ans, lui était plutôt branché sur la baise pure et dure." p244

Élément marquant, dès les premières pages Julius, le psy, apprend qu'il ne lui reste plus qu'une année à vivre. Mélanome. Encore plus de tension et d'intensité dans les échanges.

Et puis il y a Schopenhauer. Connard égocentrique mégalomane misogyne ultime, avec option mépris de l'humanité dans son ensemble. Mais aussi une plume merveilleuse, des idées fortes et au final, presque de bonnes intentions.

La vie du philosophe allemand est parcourue intégralement, et les citations sont régulières. Attention, pessimisme.

"La sérénité et le courage que l'on apporte à vivre pendant la jeunesse tiennent aussi en partie à ce que, gravissant la colline, nous ne voyons pas la mort, située au pied de l'autre versant." p235

La force de son discours est ailleurs: il estime qu'on ne peut viver que pour soi, qu'il faut se satisfaire de ce qu'on est pour être heureux (facile quand on est mégalomane et égocentrique comme lui, certes).

"La fleur répondit: "Malheureux! Crois-tu que je m'ouvre à la seule fin d'être vue? Je m'ouvre pour moi, parce que cela me plaît, et non pour les autres. Exister et m'ouvrir: voila ma joie"" p213

Si un philosophe s'incruste dans ce roman, c'est qu'un des personnages, Philip, ex-obsédé sexuel sévère, a réussi à guérir grâce à Schopenhauer et son oeuvre. "Ma personnalité me suffit, je n'ai pas besoin des autres, ni de leurs conversations ni de leurs culs". Philip est au centre du roman, handicapé relationnel que les autres membres du groupe cherchent à comprendre, quand lui ne s'intéresse qu'à Schopenhauer.

Une vraie réussite, avec assez de tension pour vous maintenir accroché jusqu'au bout.

La méthode Schopenhauer, Irvin D. Yalom, Points, 2005

1.10.10

Le crime de l'Orient - Express - Agatha Christie

"A cinq heures du matin, en gare d'Alep, stationnait le train connu sous le nom pompeux de " Taurus Express"."

Très agréable. Surprenant, simple, efficace. L'enquête policière à l'ancienne, avec Hercule Poirot (je ne pourrais jamais m'habituer à ce nom) plus intelligent que les 12 autres personnages enfermé dans un train isolé dans la montagne, quand, forcément:

"L'assassin est parmi nous... dans ce train même..." p44

OH YEAH il est parmi nous. Quelques passages un peu faciles, mais je n'ai vraiment pas vu venir la fin.

Le crime de l'Orient-Express, Agatha Christie, 1933, Livre de poche

26.5.10

Martyre - Yukio Mishima

"Un vrai petit démon faisait régner sa loisur l'internat de cette école où de nombreux fils de la noblesse venaient poursuivre leurs études."

Une claque formelle. Ciselé, clair, un seul coup de sabre. Dans un internat, un leader charismatique de treize ans et un nouvel arrivant, étrange et d'un charme insaisissable. Beauté, cruauté, choc de deux hommes en devenir.

"Vu de près, la beauté de son visage surprenait, mais, de loin, rien dans son apparence ne retenait particulièrement l'attention. Il faisait penser à une de ces oeuvres d'art dont on aurait soigné les détails tout en délaissant quelque peu l'impression d'ensemble. Des détails si parfaits, cependant, que s'en dégageait une beauté d'une entêtante séduction." p104

Les deux adolescents se battent, s'embrassent. L'histoire finit mal. Ce texte très court (26 pages) étonne par sa poésie.

"Le mouvement des branches et des feuillages frissonnant dans le vent ressemblait aux vacillations de l'ivresse." p100

Cette oeuvre traite de la cruauté des adolescents. L'ambivalence des sentiments se retrouve dans l'écriture, des descriptions très précises de moments d'actions alternent avec des envolées poétiques. Impression de perfection dans l'écriture, d'aboutissement.

"Son cou était emprisonné par une sorte de main glaciale. Mais cette pression était en partie agréable." p110

Une oeuvre à découvrir, qui mérite ses 15 minutes de lecture et ses 30 de réflexion.

(Merci Mattéo:)

Martyre (précédé de Ken), Yukio Mishima, 1969, Folio

13.5.10

La Horde du Contrevent - Alain Damasio

"A l'origine fut la vitesse, le pur mouvement furtif, le vent foudre."


Un chef d'oeuvre. Un plaisir de lecture incroyable. 700 pages lues en 36 heures.

Dans un monde tout en longueur, le vent souffle toujours dans le même sens. Dans la société qui y vit existe une élite. Un groupe de 22 personnes sélectionnées et formées depuis leur enfance dans un seul but: remonter le vent. A pied. Pour découvrir l'origine du vent et chercher un moyen de le comprendre, de le contrôler. Au début du roman, ils marchent depuis 15 ans.

Ce roman parle de motivation. D'idéalisme. Cela valait-il la peine de consacrer toute notre vie à ça? Autre sujet fort: le groupe. Ils ont grandit ensemble et la pire chose qui puisse leur arriver, c'est de se séparer.

"J'ai besoin de cette énergie fluante du groupe, de sentir les tensions et les fusions qui nous traversent, chacun et tous. J'ai besoin de me sentir noué dans la pelote de nos fils." p 610


Damasio s'est permis plusieurs extravagances formelles, qui auraient pu gêner s'il ne maîtrisait pas parfaitement sa démarche. Les pages sont numérotées à l'envers, ce qui fait incroyablement monter la pression à la fin de l'histoire ("Comment vont-ils pouvoir survivre encore 30 pages?").

Le plus marquant, c'est qu'il y a 22 narrateurs. Chaque membre de la Horde possède un symbole, la plupart des paragraphes commencent par un de ces symboles, qui indiquent le narrateur de ce qui suit. Déroutant au début, on y prend très vite goût. 22 personnalités, 22 styles d'expression. Cela permet à Damasio de construire un récit très rythmé.

Ce livre regorge de trouvailles, inutile d'en donner plus ici. Imaginez que parmi les membres de la Horde, on trouve un scribe capable d'écrire le vent.

Bref, un bonheur.

J'ai lu ce roman au meilleur moment possible. Dans une période de chômage, de déception amoureuse, un moment creux. En sortant de ce livre je n'avais qu'une envie: baisser la tête et avancer.

" Le vif, c'est ce qui t'a fait, c'est l'étoffe dont sont tissées tes chairs, Caracole. C'est la différence pure. L'irruption. La frasque. Quand le vif jaillit, quelque chose, enfin, se passe - " p 543


C'est en parlant de ce livre que j'ai voulu créer ce blog. Trois personnes l'ont lu d'après mes conseils, j'ai trouvé ça sympa. Envie de recommencer.


La Horde du Contrevent, Alain Damasio, 2004, Folio SF