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31.5.13

Les réseaux du coeur - Pascal Lardellier

"En France, on compte environ 15 millions de célibataires, et la moitié d'entre eux fréquente régulièrement un site de rencontre online."

Vraiment décevant. Je m'intéresse aux sites de rencontres, et cet ouvrage m'a attiré. Sur le quatrième de couverture, la phrase "le Web consacre l'avènement du marketing amoureux, du zapping relationnel et de la rencontrophagie" m'avait fait espérer un point de vue critique et profond sur le sujet. J'ai dû me forcer pour finir.

Le texte comprend pourtant quelques analogies bien trouvées, l'auteur compare par exemple les sites de rencontres à des bals masqués.Tous anonymes, tous désinhibés.

"Le web est un espace carnavalesque, où chacun peut parler librement à ceux dont le masque lui plaît. L'anonymat, les jeux de rôle et les stratégies identitaires régissent la présentation de soi." p49

Mais au lieu de monter en puissance dans l'analyse, il tourne en rond et ne fait que décrire. Une phrase de l'extrait précédent illustre bien cet aspect : "les stratégies identitaires régissent la présentation de soi". Sans blague, voilà qui est nouveau...

"Avant d'atteindre leur Graal - le couple - ils ont ramé, ont essuyé des déceptions, failli jeter l'éponge, justement à cause du cynisme ambiant, de cette impression désagréable d'être un produit dans un supermarché, et de soi-même feuilleter un catalogue géant aux pages pleines de personnes pouvant être consommées." p148 

Je suis totalement d'accord avec lui concernant la marchandisation des utilisateurs sur les sites de rencontres, et sur la déshumanisation qui en découle. Mais j’espérais trouver de nouveaux éléments d'analyse et je suis resté sur ma faim.

On sent que l'auteur peut mieux faire, il est évident qu'il n'a pas forcé son talent. Il a réuni dans un ouvrage différents articles qu'il a écrit, il a enrobé le tout avec des textes de liaisons. Le plus énervant, c'est qu'il a un style assez agréable, et qu'il a totalement les moyens d'écrire un ouvrage référence sur le sujet. Ce ne sera pas celui là.

Les réseaux du coeur, Pascal Lardellier, 2012, François Bourin Editeur

27.8.11

Sex@mour - Jean-Claude Kaufmann

"Elle enfile ses bas, qui ne serviront qu'une fois."

Du bon Kaufmann, sur un sujet qui me concerne directement : les rencontres en ligne. Que cherchons-nous, comment, quelle évolution pour les modes de rencontre? Sexe, amour, les deux? A quel point avons-nous changé?

(J'écris ce post en écoutant ça et ça)

"Au premier rendez-vous, tout se passe comme si une nouvelle histoire commençait, quelque peu oublieuse des effusions online qui avaient précédé. Maintenant, seules des indications techniques sont échangées. Fixer l'heure, le lieu. Une soudaine neutralisation rompt sans le dire avec le passé, pour laisser l'avenir ouvert. Les deux protagonistes sentent que toutes les cartes vont être rebattues avec cette entrée dans la vraie vie." p33

Un vaste sujet, très actuel, encore très peu étudié. Kauffmann cherche à mesurer, à analyser l'évolution de nos vies sentimentales depuis l'apparition de ce petit truc là : Internet. Plus intéressant encore, il étudie la conjonction de deux évènements historiques : l'affirmation du droit des femmes au plaisir et l'arrivée d'internet, espace d'expérimentation idéal.

"Au tournant des années 2000, la conjonction de deux phénomènes très différents (la banalisation d'internet et la revendication féminine d'un droit au plaisir) allait brusquement accélérer le mouvement et bouleverser le paysage des rencontres. La sexualité, qui avait commencé à s'autonomiser en se séparant du sentiment depuis plus d'un siècle, puis à s'émanciper, jusqu'à apparaître dans les médias comme une banale technique de plaisir, s'installa alors dans un espace assez clairement séparé, distinct de la question de l'engagement conjugal, et dédié au seul bien-être." p221

Tout le monde expérimente. Il existe peu de règles établies pour les rencontres sur Internet. De nouveaux usages sont testés, se définissent en tâtonnant. Dans une ambiance de confusion, chacun cherche son bonheur.

"Les "dateurs" sont en fait animés par une double pensée, parfaitement contradictoire. D'un côté ils croient que le feeling règlera tout, de l'autre ils rêvent d'un code qui fixerait les comportements adaptés." p89

Kaufmann décrit une banalisation des rencontres et du sexe. On peut se réjouir de cet accès plus large au plaisir, mais il accentuerait la complexité de l'engagement, de la construction d'un couple. Le sociologue évoque notamment une évolution possible de la vie sentimentale : le PCRA (plan cul régulier affectif). Un CDD sentimental avec bonus tendresse, une idée théorisée par une blogueuse (@marion_mdm)

Un des passages les plus intéressants de l'ouvrage traite de féminisme. S'être battu des années pour obtenir les mêmes droits que les hommes, y compris celui au plaisir : check. Avoir trouvé des espaces de liberté pour s'extraire des vieilles contraintes sociales : check. En profiter? Hum. Il n'est pas si facile de devenir un prédateur sexuel, mais il est surtout quasi-impossible de s'en satisfaire sur le long terme.

"Là où les hommes, purs chasseurs, essaient de masquer un peu leurs intentions, les femmes adoptent volontiers des attitudes décalées et provocatrices. Car elles se sentent hors du cadre habituel. Sans les garde-fous forgés par une longue tradition culturelle, elles sont grisées par leur audace libertine-libertaire. Et se laissent d'autant plus emporter dans une fuite en avant de tous les excès qu'elles ont plus ou moins conscience d'être à l'avant-garde d'un combat révolutionnaire. Pour la liberté et l’égalité. Il arrive même que la quête du plaisir en soit oubliée." p186.

Je ne compte pas essayer de synthétiser toutes les idées contenues dans cet ouvrage. Je l'ai trouvé très intéressant, même si le lecteur de socio peut être troublé par la méthode utilisée, un peu hésitante. On sent que Kaufmann n'est pas chez lui, qu'il n'a pas toujours le background numérique nécessaire. Il a au moins l'élégance de l'admettre.

"Habituellement, le chercheur définit une méthode de recueil du matériau d'enquête lui permettant de le traiter selon des techniques éprouvées. Il peut élaborer un échantillon représentatif, contextualiser son terrain d'observation, etc. C'est lui qui choisit et qui organise. Or, cela me fut impossible ici. J'étais plus proche de la position de l'ethnologue découvrant un monde inconnu." p227

Bref, un ouvrage intéressant, accessible mais sérieux. Un point d'étape des pratiques de rencontre en ligne, en utilisant les outils de la socio. Pas de grande théorie, pas de révolution, mais pour ceux qui pratiquent les sites de rencontre, une bonne source de réflexion personnelle. Et parfois on sent que l'auteur, derrière son rôle d'universitaire sérieux, garde une âme de midinette. J'aime.

"L'économie ne s'est pas imposée naturellement au centre de la société, sa domination actuelle n'est pas le résultat d'une sorte d'évolution matérielle inéluctable. Nous avons trop oublié les épisodes où l'amour a voulu guider le monde." p223

Sex@mour, Jean-Claude Kaufmann, Livre de poche, 2011

28.4.11

Le monde des mafias - Jean-François Gayraud

"Dans ce livre, nous vous proposons de montrer qu'aux tyrannies politiques classiques viennent désormais s'ajouter des tyrannies criminelles issues des nouvelles puissances mafieuses."

Tout un monde nouveau. Je n'avais la moindre idée de la réalité des mafias aujourd'hui. J'ai vu Le Parrain, Donnie Brasco et Les Affranchis, mais je ne savais rien. L'auteur de ce livre fait un état des lieux précis des mafias au 21e siècle, les détaille une par une, explique les rites d'initiation et les sphères d'influence.

Après avoir lu "Le monde des mafias", on a l'impression que le combat est déjà perdu. Que ces organisations sont si bien intégrées qu'elles ne disparaîtront jamais. Le plus inquiétant reste l'imbrication entre univers mafieux et business légal.

"La figure du mafieux moderne tend à se rapprocher de celle de l'homme d'affaires normal ou de celle du chef d'entreprise." p168

Dans certaines régions (sud de l'Italie par ex) les mafias tiennent une place si importante dans l'économie qu'elle influent sur le comportement des hommes d'affaires qui sont pourtant partis d'un commerce honnête. Les mafieux blanchissent leur argent et deviennent entrepreneurs, les entrepreneurs font appel à des mafieux pour écraser la concurrence, et deviennent des criminels.

Comment peut-on ignorer des systèmes aussi poussés? Très simple : un des objectifs primaire de la mafia est de faire croire qu'elle n'existe pas. Que ces pratiques sont un résidu de traditions anciennes, exagérées par le cinéma.

"Un proverbe sicilien affirme que "le crime parfait est celui qui fait disparaître le corps et le souvenir du crime"" p208

L'auteur établit une définition scientifique de la mafia, entité qu'il différencie des gangs ou d'autres groupes de crime organisés.

"Une mafia est uns société secrète et fraternelle à caractère criminelle, permanente et hiérarchisée, fondée sur l'obéissance, à recrutement ethnique, contrôlant un territoire, dominant les autres espèces criminelles et s'adossant à une mythologie." p269

Un livre complet et très intéressant, mais qui provoque un certain découragement. Ces organisations sont faite pour survivre à tout. Et l'auteur, un commissaire divisionnaire, ne semble pas envisager qu'elles disparaissent un jour.

Le monde des mafias, Jean-François Gayraud, Odile Jacob, 2005

27.8.10

Histoire intime de l'humanité - Théodore Zeldin

"Notre imagination est peuplée de fantômes"

Ce livre est un trésor. Il m'a été conseillé par un vieux hippie hollandais qui revenait d'Inde, et qui squattait mon canapé grâce à une autre squatteuse qui l'avait incrusté. Un mec sympa, mais pas le genre dont tu attendrais le conseil littéraire qui va changer ton été. Surprise.

L'histoire de la vie intime. L'amitié, le sentiment de solitude, l'envie de réussir, la gestion des conflits. L'angle d'étude choisi est le plus large possible: l'humanité, à toutes les époques.

"Au cours de l'histoire, l'amour a le plus souvent été considéré comme une menace pour la stabilité de l'individu et de la société, car la stabilité était généralement plus appréciée que la liberté. Dans les années 1950 encore, un quart des fiancés américains se disaient follement amoureux, et en France, moins d'un tiers de femmes déclaraient avoir connu un "grand amour"." p89

"la première religion au monde à montrer un certain enthousiasme pour le commerce fut l'Islam. Mahomet lui-même s'y étais livré, et sa première femme était une importante femme d'affaire de la très mercantile ville de La Mecque" p161

Chaque chapitre commence par le portrait d'une femme française. Elles sont très différentes, étudiante, directrice de magazine, cuisinière, garagiste retraitée. Ces pages sont profondément touchantes, les conversations profondes.

"Les femmes que caressent les moelleux tricots de Givenchy ne sentent pas la main de Nina, bien que ce soit elle qui couse leurs vêtements et mette les boutons. Elles n'ont pas la moindre chance même de l'apercevoir dans les salons du grand couturier, car elle travaille dans une usine qui se trouve à plus de 300 kilomètres. En fait, Nina n'est jamais allée à Paris; jamais elle n'a été conviée à voir parader les mannequins dans les vêtement qu'elle a cousus. "Si j'avais l'occasion d'assister à un défilé de mode, je serais mal à l'aise, parce que je ne suis rien; je ne suis qu'une petite ouvrière, je ne compte pas. Je gagne le salaire minimum. Je me sentirais inférieure face à des gens qui ont de l'argent, parce qu'ils sont supérieurs à moi. "" p171

Tendresse. Cette façon très humaine d'aborder les choses rend la lecture de cette étude historique de 400 pages très agréable.

Théodore Zeldin est professeur à Oxford. Il a lu, et donne une bibliographie à la fin de chaque chapitre.

Si la plus grande partie du livre est une étude historique, il ne s'empêche pas d'imaginer le futur, et se permet même de tenter des conseils. C'est risqué, mais globalement bien négocié. Zeldin évite la posture du vieux sage, mais assume une vision pour l'humanité.

"J'ai écrit ce livre pour présenter l'expérience humaine comme une source où puiser un sentiment de but, sans aucune implication de fatalité, mais au contraire avec d'abondantes possibilités de choix" p462

Il est persuadé que nous allons encore faire beaucoup de progrès dans la compréhension, dans l'empathie. Encore idéaliste à 61 ans.

"L'objectif le plus durable de l'humanité a été de produire davantage d'humanité. Autrefois, cela signifiait avoir le plus d'enfants possible, mais la quantité de tendresse donnée à ceux-ci en est venue à compter davantage que leur nombre." p462

Les Françaises et l'Histoire intime de l'humanité, Théodore Zeldin, 1994, Fayard

15.5.10

Sociologie de la bourgeoisie - Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot

"Nous entendons montrer que, s'il existe encore une classe, c'est bien la bourgeoisie, ces familles possédantes qui parviennent à se maintenir au sommet de la société où elles se trouvent parfois depuis plusieurs générations."

Cet ouvrage de la collection Repères traite d'un sujet rare. Qu'es-ce qu'un bourgeois aujourd'hui? Intéressant et accessible.

Cette étude décrit un groupe fondamentalement fermé, qui cultive "l'entre-soi". Dans les quartiers où ils habitent, dans les clubs qu'ils fréquentent, dans les écoles de leurs enfants. La pratique des rallyes permet de s'assurer que les jeunes se reproduiront entre eux, que le capital ne sera pas dispersé.

"La violence symbolique suffit à dresser une frontière infranchissable: tout, dans un quartier sélect, remet l'intrus à sa place, dominé." p62

Les auteurs insistent sur une dimension méconnue: appartenir à la bourgeoisie, c'est détenir un capital social. Un carnet d'adresses, des relations qui s'étendent sur des générations. Dans ces milieux, les femmes sont les gardiennes du capital social, qu'elles entretiennent en organisant diners et rallyes.

La bourgeoisie, dernière classe sociale? C'est en tout cas la dernière qui a conscience d'elle même, et qui travaille à maintenir sa position. L'ironie, c'est que la bourgeoisie rejette toute la théorie marxiste, et donc la notion de classe sociale.


Sociologie de la bourgeoisie, Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, 2000, Collection Repères, Editions La Découverte